19/02/2010
Légende persane
Accordons notre bienveillance, du haut de notre petit stylo : A la nuit tombante, elle s'en fut voir son père et lui dit – homérique, poétique, par la circonstance de la nuit tombante et le traditionnel poli de la traduction. Il est vrai – et non pas “c'est-vrai”-que les maîtres anciens représentent toujours les belles jeunes filles en Chinoises, et que c'est une règle absolue, qui nous vient d'Orient, dit-elle. Je n'aurais pas cru le sujet abordé en ces termes. Sans doute y a-t-il un phrasé, un coulé, près d'accueilllir les pensées bien lisses en leur cours descendant ; mais l'art consiste (en musique aussi et surtout) à surprendre le lecteur avec de l'ancien : attendons quelques attendus à la mode Albucius, quoique moins cruels ; mais quand ils étaient amoureux, quelque part, dans les yeux, les sourcils, les lèvres, les cheveux, le sourire, voire jusque sur les cils de la beauté qu'ils dessinaient, ils déposaient toujours quelque chose, une trace de leur bien-aimée. C'est habilement dit en effet, par le biais de la coquetterie. Nous n'avons point de théorisation abstruse, et la fille possède l'art inconscient de n'aborder les choses qu'en pente douce, conformément à la tendresse supposée des jeunes filles.
Il me faut ajouter, déposant mes immondiciels commentaires au pied des murailles du texte, que les femmes me surprendront toujours par leur acceptation des codes érotiques masculins : ces derniers anatomisent, charcutent et séparent toujours les parties du visage et du corps. On pense aux Blasons de Julie, ou à l'énumération de Bardot “et mes fesses ? ...tu aimes mes fesses ?”, aux découpages morbides du fils de la directrice d'école dans je ne sais plus quel film d'horreur. Une autre chose, à l'opposé, est de savoir en quoi l'amour senti par les femmes se distingue tant de celui qu'éprouveraient les hommes. Sentiment global s'il en est, encore que d'un cul, d'un simple cul balancé devant lui, l'homme tire une histoire d'amour entière et les sentiments les plus délicats qui soient, ce qu'une femme ne saurait croire.
Mais que sais-je des hommes et des femmes, moi qui ne sait branler once more que mon stylo bille... Bref, poursuit la jeune fille, Ce défaut caché, ajouté au tableau, était un signe de reconnaissance, un secret partagé par les seuls amants. De loin en loin, Hölderlin déposait dans une haie sa lettre, à l'endroit convenu, afin que sa bien-aimée mariée pût l'en extraire en cachette le cœur battant et le lire à la dérobée. L'amour durait ainsi entretenu à bien petite flamme, là où nous époque vient paraît-il au plus prompt contentement (“Je ne peux pas non plus coucher avec tous les garçons qui me plaisent”, mon Dieu comme y vont certaines femmes à présent !... jusqu'à l'évitement, jusqu'au dégoût de la satiété ! l'heureux sexe en vérité, l'heureux sexe ! qui se permet des indigestions d'abondance ! ) Il est vrai que l'on expliquait, qu'une fille expliquait à Gaël, un ami, la facilité des choses : “Tu lui parles, tu la baratines” (tu l'étourdis de mots), “tu danses, tu fais boire et tu bois, tu caresses, et tu raccompagnes chez elle.” L'ennui est que l'on oublie tout le lendemain matin, quitte à ne plus se reconnaître dans la rue.
L'étrange chose. La baisouille pour la baisouille. H. ne s'y reconnaît pas et se traite de con. Il a lui ai-je dit un siècle de retard... ou bien dix ans d'avance. Ni hommes ni femmes... des êtres... Papa, j'ai regardé toute la journée cette image d'une belle jeune fille à cheval, et il n'y a pas la moindre trace de moi ! Dans leurs prisons, crois désormais que chaque être, d'un sexe ou l'autre, recèle un petit oiseau de liberté qui palpite, pour prendre le style mièvre. Et pense que la femme ou l'homme ne sont que des oripeaux recouvrant l'humain. Ce peintre est sûrement un grand maître, et de surcroît un beau jeune homme, mais il n'est pas amoureux de moi. Et toi, mon père, tu ne t'en soucies pas. Alors – conclusion surprenante ! - le Roi annula les noces, et le père et la fille vécurent ensemble tout le reste de leur vie. Cette conclusion foudroie.
Nul homme n'est plus digne que son père... ??
12:34 Publié dans lectures | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
17/02/2010
Les petites filles curieuses
La Chapelle
...On se trouve là comme au fond d'un puits. A l'abri de grands coups de vent mouillé giflant comme des linges ; les buis taillés oscillent avec raideur ; Elias s'est vissé de travers sur son banc – les pieds vers l'autel, la tête vers la lumière du porche. Il croit prier. Il entend des cris rythmés de bateliers. Un chien qui aboie. Un enfant qui appelle. ELIAS laisse aller son bras derrière le dossier. Les jappements éclatent, tout proches. Caracolant dans le soleil, le chien dégringole les degrés, se précipite dans la nef ; il court en cercles brouillons, bouscule les sièges, les escalade, s'arrête net, arc-bouté sur ses pattes dedevant, et clabaude sous le nez d'Elias.
"Wild ! au pied !
Une fillette surgit, trempe sa main dans le bénitier sans interrompre son galop, Wild pivote en patinant, la fille plonge pour l'attraper, renverse un prie-Dieu que l'échine esquive, Elias éclate de rire, la bête sur le point d'être happée serpente, s'infiltre et se coince sous le banc d'Elias qui le crochète par la peau du cou. "Wild n'est pas méchant", dit Sinkel, haletante. Le chien sourit, tire une langue d'une aune, les échos flottent sous les voûtes.
Sinkel est la fille d'un baron, qui l'a oubliée ; la reine-mère a eu la bonté de s'embarrasser d'une idiote de quinze ans. Sinkel est laide, même quand elle sourit : louchonne, et boutonneuse.
Sinkel, qui a couru, tirerait bien la langue elle aussi – du reste, elle le fait : les bras écartés, les pieds vers le dedans, elle respire fort. "C'est toi, le musicien ?" - car dans l'esprit de Sinkel, il ne peut y avoir qu'un musicien, celui qui vit à l'écart, celui qui ne parle pas. Le chien Wild, du bout de la truffe, poursuit son rêve de chien autour des piliers.
"Fais voir ta main", dit-elle.
Elias lui tend la main. Si elle me me lit dans la main, j'y croirai. Elle regarde ses paumes, puis les clés de voûte, les vitraux – l'orgue.
"C'est à toi ? demande-t-elle sans lâcher prise.
- C'est au curé, dit Elias ; veux-tu que je joue quelque chose ?
L'enfant acquiesce.
"Lâche ma main d'abord.
Ils montent à la tribune. Un jardinier désœuvré jette un regard dans la chapelle ; Elias le hèle doucement, le convainc d'actionner la soufflerie. Elias joue, jette un coup d'œil : Tu aimes cela?
-
-
Oui.
-
Sinkel s'enhardit, appuie sur les touches, s'assied sur la banquette.
-
-
A ton tour, Sinkel.
-
Il lui place les doigts, chantonne à son oreille. La main de la fille est large et blanche, ses doigts courts et bien écartés L'enfant se serre contre ses genoux. Elias se trouble. Sinkel joue, s'interrompt, joyeuse : Du bon tabac ! du bon tabac !
Il replace les doigts. "Veux-tu ajouter la main gauche ? Entends-tu comme c'est plus joli?
Le jardinier souffle. Sinkel s'applique, sourit. Elias baisse la voix : "Tu devrais toujours sourire." Comprend-elle ? Du bout des phalanges, toujours chantonnant, il effleure, redresse, rectifie. Il sait qu'il touche à quelque chose de très fragile. Mais il n'ose lever les yeux de cette main, crabe albinos sur la plage articulée du clavier. Il doit parfois lui ceindre les épaules pour atteindre la main gauche. Si les étoffes se frôlent, Elias se retire ; il essaie d'un autre air, une chanson que Sinkel doit bien connaître. Elle se redresse, ferme la bouche. Déjà elle hésite moins, les doigts se posent plus fermement.
Tu n'es pas idiote, Sinkel. Ce sont les gens qui disent cela. Montre-moi tes genoux, Sinkel, montre aussi tes mains. Tu les tiens trop à plat.
Le jardinier souffle toujours."Peux-tu me rejouer cela ? les doigts souples, Sinkel, regarde les miens. Vois-tu mon petit doigt, comme je peux le retourner ? Cela te fait rire. Tant mieux. Comprends-tu au moins ce que je te dis..."
A sa grande surprise, tournant la tête, l'enfant répond de sa voix rauque : "Si, je comprends. Je sais que tu aimes bien que je rie", ajoute-t-elle, et elle pousse un petit rire forcé. Sa tête ovale sous les bandeaux lisses, la raie de ses cheveux... Elias s'assied. Le jardinier souffle toujours. Sur le velours de la banquette, à deux doigts de distance, la jupe gonfle son écume. Une mèche roule sur la tempe ; Elias la replace, l'enfant le regarde, une fausse note. Il ne lui déplaît pas de la sentir indifférente, comme une chèvre. Oui, comme une chèvre, c'est ainsi qu'il se la représente, ou bien quelque bête imprécise, douce et fabuleuse, fourrée à l'extérieur, rêche et primitive au dedans.
Elle s'est assise sur ses genoux, il se sent le bassin maltraité par l'extension de la croupe. Elias sent l'arc de ses épaules sur toute la largeur de sa poitrine ; il déroule, applique contre elle son bras tentaculaire. Leurs bras se superposent à présent, s'épousent ; quand la note est corrigée, il replace sa paume sur l'épaule de Sinkel, et reste là cramponné comme une serre ; son coude s'applique comme un V entre les omoplates de la fillette immobile, telle en effet qu'Elias la désire – sa mère la baise sur la joue. Elias regrette qu'on ait alourdi d'oripeaux humains ce rejeton des écuries du fantastique.
Les seins, le ventre. Il ne voit que les jambes qui dépassent par-dessous comme étrangères, balancées au-dessus des basses. La pesanteur s'accentue au creux de ses hanches, et le jardinier transpire. Sinkel s'agite dans les bras d'Elias, jette vers le bas un coup d'œil intrigué sur ces grandes tringles parallèles et vernies. En se laissant glisser, elle applique sa paume à plat sur la cuisse de l'organiste – "Veux-tu apprendre les basses, Sinkel ?" Le jardinier peste et sue aux soufflets: Elias, bâtard de prince...
21:38 Publié dans évocations | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : fillette, simplette, clavier
15/02/2010
Solignate auvertude
Thème : Un homme écrit sa lettre d'adieu. Il range ensuite soigneusement ses affaires. il prend la micheline pour Eygurande.
Là-bas, il s'installe et meurt.
Développement :
Un homme à sa table. La tête dans les mains. Il médite les termes d'une lettre d'adieu ; puis il rassemble ses affaires, il prendra le train. Quarante-cinq – soixante-dix ans. Voûté. Debout, 1m 80 ? ni grand ni petit. S'il tournait la tête (ici de trois-quarts arrière) on verrait son épaisse moustache. Peut-être pas celle de Nietzsche. Sympa et bourru, ils sont nombreux comme ça - pour lui la fatigue, le soir, la vie. La journée derrière soi - ce qui fatigue le plus, la journée, ou la vie? En même temps, on ne veut pas se plaindre. On a sa fierté. Surtout, on s'est déjà tant plaint qu'il serait bon de retrouver enfin un peu de dignité. Disons de recul.
Un nom à cet homme, quitte à l'oublier souvent : quelque chose de convenu, de pas trop difficile : François, allez, Grossetti, comme le général ; une origine étrangère lointaine, qui remonte avant le grand-père, qui ne permette pas l'enfermement communautaire. Même, je me repens de lui donner un nom.
Une lettre d'adieu : c'est délicat ; les descendants liront cela. Ou qui voudra. Il a appris trop tard. Sa situation immédiate : tout ce qu'il comprend, une histoire de femme, pas de quoi fouetter... justement, pour un plus jeune, qui n'a pas besoin de vingt minutes de stimulations pour bander - un chat, un chat. Et lui aussi en a assez. Pas trop de souffrance, sinon de ce que souffrent tous les hommes de son âge. Peut-être y en a-t-il plus qu'on ne croit qui souffrent, même parmi ceux qui n'ont pas fait d'études, paraît-il privés de sensibilité, de lucidité... Les hommes-qui- n'ont-pas-étudié ne sauraient pas s'analyser, n'agiraient que dans la plus extrême sottise. N'est-ce pas que c'est idiot. De croire des choses comme ça.
Pour les femmes les choses se présentent différemment - il n'a pas connu beaucoup de femmes. Juste la sienne, ou à peu près, quelques putes ; quelques autres aussi naturellement, des vraies, dans la culpabilité, dans l'éphémère, dans le provisoire : pas envie de revivre. Il ne cherche pas d'autre femme. La vie ne l'intéresse plus comme avant, ce qui ne veut pas dire que tout intérêt soit mort ; d'autres centres d'intérêt se manifesteront - il n'est pas certain qu'il faille récapituler tout son passé - à vrai dire on se passerait bien d'ordinateur. De lettre d'adieu. Ou de tout. Même de soi. On pourrait se passer de soi. De l'orgueil. De la pitié. Voici ses gestes : se lever dans l'appartement vide, retailler aux ciseaux ses moustaches devant la glace - la tête encore acceptable, une esquisse de fanons, des rides d'expression, des cheveux courts pas trop clairsemés, l'écran se met en veille. Les hommes, pendan la nuit, font des rêves. Pas les ordinateurs. Le frigo contient du fromage et des confitures. Trois pots de yaourts nature. Il en mange un. Il n'éprouve aucune tristesse. C'est un exercice : ne pas ressentir. Il ne pourrait vivre ici : c'est la première idée claire ; tout lui paraîtrait fade, rebattu, sans elle. Elle est partie sans regret, de part et d'autre.
« Je n'ai fait aucun effort » - telle est sa première parole : « Ni sport, ni modification d'emploi du temps ». Et "Thalassa" le vendredi. Elle disait, pourtant : "Il y a autre chose que "Thalassa" le vendredi soir. Et puis tu pourrais maigrir." Pas question. Comme je suis. "Il faudra que les croque-morts sentent le poids d'un homme tel que moi." C'était ce qu'il disait. La queue ? un prétexte, mais va savoir ce qu'elles pensent. C'est à lui de partir à présent. L'agence fera tout ce qu'elle peut pour l'enfoncer pendant l'état des lieux. "Ça ne pourra pas être pire que le mien." C'est à peu près drôle. "En tout cas j'ai tout rangé."
Paquets, cartons, le long des murs ; le garde-meuble a pris le plus gros. Une belle facture. Ils n'auront qu'à tout revendre. Sans téléphone. Juste une adresse. Et un portable dont il est s eul, avec sa femme, à connaître le numéro. La lettre d'adieu, il veut la rédiger sur les lieux.Sur zone. "Où j'ai aimé, souffert, tout ça." Vécu. Des morceaux de phrase à haute voix. Des pas dans les pièces vides. « Partir ». Il ne pensait plus qu'à cela, ça le soutenait, et les sarcasmes, aussi, "Rien de plus facile que de partir", disent-ils, les Autres, « un tour des Indes, l'Islande à moto », et puis qui sont revenus, « sans âge ni "raison", pleins de diapos. Ou de films vidéo. Ca ne se fait plus beaucoup, les diapos.
Il souriait encore : le Mexique, Tahiti, « la poste à Papéété » - ils reviennent, mêmes commutateurs, mêmes frigos que là-bas, on aurait pu leur crever les yeux. "Celui qui n'aime pas voyager, qu'on lui crève les yeux" (proverbe persan) - savoir qu'à trente ans le bois de la porte sera là. Puis à quarante ans. Soixante ans. Tu te cogneras dedans. A quatre-vingts ans tu te cogneras le fauteuil. Comment font-ils (« hurler de désespoir", c'est l'expression.) .A quoi bon vivre si c'est pour rester, rester, vissé à fond de caisse ? ils partaient, rentraient : ils « revenaient de voyage », sans rire, pour se rouler là - "fidélité, bonheur de vivre" : ils n'avaient que ces mots à la bouche. « Mon voyage sera sans retour. Je ne vais pas loin » - l'avaient-ils assez moqué lorsqu'il leur parlait de sa fascination pour le Massif Central. "Mais mon pauvre vieux ! le Massif Central ! à trois heures de route ! "le bout du monde" ! tu parles !" Il répétait « le bout du monde, parfaitement, on ne vous y verra jamais. - Qu'est-ce que tu veux qu'on aille foutre dans le Massif Central ?
Surtout pas me voir par exemple.»
Ça les avait vexés. Ça les désarçonne toujours, les autres, ça les chiffonne, qu'on puisse ne pas tenir à eux. Eux qui se sentent tellement indispensables. "Tous-en-sem-bleu tous-en-sembleu gnouf ! gnouf !" - le Massif Central, précisément, très exactement parce qu'on ne les y verrait jamais, à condition d'éviter la chaîne des Puys ( Disneyland), la Lozère, "ceci est un arbre" (race, date de plantation), « rocher pittoresque », un tourniquet de cartes postales derrière chaque touffe de buisson, avec débit de boisson et musique de rock ("circuit pédestre", "randonnées chevaline» et autres kayakeries (éviter l'Ardèche, surtout, à tout prix).
21:19 Publié dans Voyages | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
13/02/2010
Pas moyen
Pas moyen de vous montrer quelque chose, ni le 11, ni le 13 : que se passe-t-il ?
10:23 Publié dans portnaouak | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
Ce macchabée disait, bis ?
.- Il doit bien y avoir quelques marchands de pantoufles, ici ? - Au bout de l'allée, oui... Que voulez-vous dire ? » Je laisse tomber la question dans le vide. "Tenez, reprend-il, je me souviens de la visite des deux beaux-frères, il y a de ça... trois mois, peut-être ? Ils étaient là à discuter au pied de ma dalle, et le premier se met à dire : "Il est toujours là-dessous ce vieux con..." Je l'entendais gratter la terre avec son pied. Et l'autre lui répond quelque chose dans le genre : "C'est ce qui pouvait lui arriver de mieux.
« De toute façon il était condamné. Et puis qui est-ce qui pouvait bien l'aimer? - Vous avez pourtant l'air bien aimable... » Il hausse les épaules, secoue ses orbites d'un air fataliste. Sa mâchoire s'allonge et pendille, il la reclaque en frappant du carpe, avec un bruit de cigogne. Soudain je m'avise d'une étrangeté singulière : « Mais dites-moi... - Oui ? - Comment se fait-il donc que nous puissions nous voir, l'un et l'autre ? ...D'où vient la lumière? - Tiens ? D'où vient la lumière ? c'est ma foi vrai ; nous n'y avions jamais pensé...
Je hasarde l'expression de "perception extra-sensorielle". Il reste dans le vague. "Et nous, reprends-je, on ne nous entend pas ? - Non. La plupart du temps, ils n'ont pas l'oreille assez fine. - "La plupart du temps" ? - Ici, nous avons le silence ambiant, nous ne respirons pas, notre coeur ne bat plus... - C'est beaucoup plus facile ? Vous êtes sûr ? » A ce moment mon jéjunum miné laisse échapper, entre cuir et sanie, un doux phrasé bulleux. De tous les coins du cimetière, par le couvercle à demi soulevé, me parvient, semble-t-il, proche ou lointain, toute une rumeur concertante de chuintements, de sifflements, de craquements indéfinissables, ce qui remit fortement en question pour moi l'existence de ce fameux Peuple Souterrain auquel il me faudrait peut-être bien bien croire, peut-être même à quelque sauterie ou danse macabre.
De la terre se coula à l'intérieur de mon habitacle, formant sur le satin de lourdes traînées grasses. Ca n'a pas d'importance, ce truc ; pour ce que vous allez en faire, du satin... » Il est vrai que les visites - une, surtout - ont singulièrement terni le lustré de mon étui. "On peut nous entendre, de à-haut, reprend-il encore, si nous projetons notre volonté. - Les médiums ?- Pas seulement. Finalement, nous pensons très fort, et cela suffit. - Tiens, c'est vrai ; je ne me sens pas remuer les lèvres, quand je parle. - Vous comprendrez vite les paroles d'en haut, répète-t-il. En revanche, pour voir, il vous faudra du temps.
Je restai silencieux.. Ma première visite d' "en haut" ne fut pas, comme j'avais la faiblesse de l'espérer, celle de ma femme et de ma fille. C'étaient des pas lourds, de grosses voix masculines, indiscrètes et cependant indistinctes. Michel Parmentier traduisit : "Ce sont les marbriers. Ils prennent les mesures." Je m'inquiétai : "Si le cercueil est solide, ça ne vous écrasera pas. Autrement, si ça vous diminue l'espace vital, vous en serez quitte pour émigrer. - On peut donc sortir de là-dedans ? - Et moi donc ?
« ... Quand vous serez bien décharné." Il passa son doigt sur mes yeux, d'où coula une sanie repoussante. "Pour vous, ce sera assez rapide." Plusieurs semaines passèrent ainsi. Je restais de longues heures allongé. Michel Parmentier venait souvent m'entretenir. J'appris ainsi un grand nombre de choses. Je l'interrogeai par exemple sur des points de hiérarchie. Cependant je m'ennuyai beaucoup. Je me disais que ce n'était pas la peine d'être mort. Parmentier m'apprit que l'ennui faisait aussi partie du "purgatoire".
10:20 Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note



